13 juin 2014

Une faillite en cadeau

Récompense : n.f.  Don que l’on fait à quelqu’un en reconnaissance d’un service rendu


Je venais de compter la caisse et de payer les employées. Tout le monde s’était donné rendez-vous au pub d’en face. J’ai dit que je les rejoindrais plus tard. Mais je n’y suis pas allée pour la raison évidente qu’il ne me restait pas d’argent pour me payer, moi. Je n’avais donc rien à dépenser. Des vendredis comme ça, c’était affaire courante à L’Hybride Café-Bouquins, rue Fleury, à Montréal.

J’avais une tête de cochon encore plus grosse que mon idéalisme, et à vingt-huit ans, il était un peu tôt pour me déclarer essoufflée.  Alors je persistais. J’avais plusieurs raisons de tenir bon. Après tout, il s’agissait de MON entreprise.  J’en étais l’instigatrice, la fondatrice, la propriétaire, j’étais le boss!


Un matin, je n’ai pas été suffisamment passionnée pour ouvrir la porte de la boutique à l’heure. Je restais là, à l’intérieur, observant les habitués qui se collaient le nez à la fenêtre, se demandant ce qui pouvait bien expliquer cet accroc à leur routine. Et je me suis mise à rêver d’être enfin libérée.  J’ai ressenti cet irrésistible désir de me faire raconter des histoires dont  j’avais envie. Pas celles que j’étais obligée d’écouter. Pour une fille qui avait toujours mesuré sa qualité de vie au nombre de livres qu’elle pouvait lire dans une année, je pouvais affirmer sans me tromper que je passais un mauvais quart d’heure qui s’étirait depuis  cinq ans. J’avais  jeté un œil détaché à mes livres comptables.  C’étaient les livres les plus navrants que j’avais jamais eu l’occasion de consulter.

Alors j’ai dressé la liste. D’un côté les aspects positifs, et de l’autre, les aspects négatifs d’être en affaires dans mon contexte que je pouvais qualifier de difficile, précaire et prenant.

Bien entendu, le côté des contre s’alourdissait au rythme frénétique de mon coup de crayon : j’avais déjà tout donné à ce projet d’affaires;  abandonner revenait à dire que j’avais fait ces sacrifices pour rien. 
Du côté des pour, une seule chose m’était venue en tête. Je l’avais notée d’une écriture fine, timide, comme prononcée du bout des lèvres, j’avais inscrit : repartir à zéro. Et ça m’a fait briller les yeux.
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Cette année, je célèbre mon dixième anniversaire de faillite d’entreprise.  Et il s’agit bien d’une célébration! Bien sûr, au début il y a eu quelques inconforts, des adieux douloureux, un petit down qui a duré quelques jours et sept ans sans carte de crédit. Sans compter que pour l’égo, on a déjà vu mieux. Mais tout ça a eu du bon.
Jamais je n’y aurais cru si l’on m’avait dit qu’un jour, je serais heureuse d’avoir fait une croix sur mon rêve d’entreprise. Et pourtant, c’est bien le cas. Cette rupture a créé toute la place pour que se dessinent de nouveaux projets.

Aujourd’hui, je vous le jure, la plus belle récompense que je me sois accordée à vie, c’est de m’être choisie!



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