17 janvier 2015

Patchée.

S’entretenir:  v. pron.  Se nourrir de.


J’étais en dormance. Une sorte d’hibernation littéraire.  Et ces derniers temps, de concert avec les journées qui rallongent tranquillement jusqu’au printemps, mes idées dégèlent et se présentent à moi en un étonnant ballet, me faisant  danser d’un univers à l’autre, en bonne funambule que je sais être quand je me sens bien. Une idée pour la télé, une pour les ados, une autre pour les tout-petits. J’ai des post-it partout, j’ai peur d’exploser. Vite! Qu’on ouvre la soupape, vite, pendant que ça me tente. (Parce qu’il y a ça : ça ne me tente pas tout le temps. S’asseoir. C’est dur.)
Il y a eu l’amorce. La détonation.  Je viens de terminer la lecture des deux journaux irrévérencieux de Véronique Fortin.  C’est sorti depuis un bout, mais je suis de même moi, j’aime  le vintage!  Bref,  j’ai adoré, ça m’a parlé, et ça m’a donné le goût de m’exprimer sur un sujet que je croyais embarré en moi. Il faut croire que l’épatante Véro (que j’ai le bonheur de compter parmi mes précieuses clientes de Tchic & Tching sur FB) soit une sorte de Maître des Clés.


Le fait d’être mère.
Il y a bientôt 10 ans (j’avais 30 ans, mes pores de peau étaient pas mal moins slaques),  un texte que j’avais écrit recevait l’honneur d’être publié dans La Presse en tant que « lettre de la semaine ». 

 À l’époque, le sujet était pointilleux, et je me rends compte qu’il l’est toujours. Il y a eu très peu d’avancement.  Quelques études sont nées, fixant à 152 000$ annuels  la « valeur »  du travail accompli par le parent qui fait le choix de rester à la maison pour s’occuper de ses enfants. C’est beau.  Mais il reste que dans les faits, ce parent, il est encore considéré par le système comme un sous-citoyen, un fainéant, un « pas de carrière », un « pas d’ambition », une sorte de BS temporairement toléré par la classe professionnellement active. Ce constat me navre considérablement, et vient donner un sens au thème que j’ai choisi d’aborder dans ce billet : l’importance de s’entretenir. De se nourrir. Sinon, on reste amère. Et on risque d’en devenir carrément acide. Alors il devient primordial, voire capital, de se laisser atteindre par tout ce qui est susceptible de patcher quelques fissures.(Parce qu’essayer de tout régler d’un coup, c’est juste trop gros, et on finit par ne rien faire).
Donc, pour adoucir cette ridule d’amertume au coin de ma bouche, je regarde mes filles, belles et fines comme tout, et je me dis que j’ai bien fait de tenir mon bout. Et je profite des journées froides de janvier pour laisser libre cours à ces périodes créatives qui m’inondent et me rappellent que je suis bien une écrivaine.




TEXTE PUBLIÉ DANS LA PRESSE (8 janvier 2006)
UNE MAMAN, ÇA VAUT COMBIEN?
"Comment se fait-il qu'au-delà de la reconnaissance de ma famille, socialement, je ne suis rien?"
Je suis une femme comme des milliers d'autres. Je suis devenue enseignante. Un choix personnel dans une infinité de possibilités.
J'ai été entrepreneure, libre de concrétiser mes ambitions.
Professionnellement, je suis une femme reconnue.
Mon conjoint et moi avons choisi que je reste à la maison avec notre fille. Pour être auprès d'elle, nous avons convenu de nous passer de mon salaire. Ainsi, nous pratiquons la simplicité volontaire.
Nous sommes fiers de notre choix, mais comment se fait-il qu'au-delà de la reconnaissance de ma famille, socialement, je ne suis rien? Parce que mon travail n'est pas rémunéré? Parce que pour être digne de respect, il faut avoir un pouvoir d'achat que je n'ai pas?
Oserait-on croire que les femmes ont gagné la bataille pour l'égalité? Certes, les femmes ont démontré leur capacité de travailler. Mais comme ce sont elles qui mettent les enfants au monde, nous nous devons de les voir autrement.
En faisant le choix de rester à la maison, je laisse mon poste d'enseignante à quelqu'un d'autre. En ce sens, je crée probablement de l'emploi.
En restant à la maison, j'allège aussi le réseau des garderies. Pourquoi ne pas reconnaître mon effort? Je n'ai jamais été plus active qu'aujourd'hui, travaillant fort à faire de notre enfant un être complet.
Un exemple. J'ai besoin d'emprunter. Dans ma dernière déclaration de revenus, au lieu d'indiquer "zéro", le gouvernement aurait pu me reconnaître la moitié du revenu familial. Bien entendu, cela serait conditionnel au fait que j'aie été une travailleuse ayant fait le choix de rester à la maison pour voir au bien-être de notre enfant. Il ne s'agit pas pour le papa de me verser la moitié de son salaire. Seulement des dollars virtuels pour la reconnaissance de cette partie de mon travail d'éducatrice.
Mieux que rien...
Ainsi, si je dois faire l'objet d'une enquête de crédit, je suis considérée comme une personne active, faisant sa part pour l'avancement social. C'est vrai, s'occuper d'un enfant n'est pas un travail qui rapporte de l'argent, mais franchement, sommes-nous au moins capable de reconnaître que ce n'est pas rien?
Si le gouvernement octroyait, par exemple, aux ex-travailleuses devenues mamans à la maison l'équivalent de ce qu'il donne aux garderies chaque jour pour s'occuper d'un enfant, un calcul approximatif nous permettrait d'espérer un revenu annuel de 7000$. Dérisoire, dites-vous? Tellement minime que c'est à se demander si ça en vaut la peine! Eh bien, ce serait déjà mieux que rien!
Payée à rien faire?
Alors que la bataille pour l'égalité des femmes n'est pas une finalité, mais bien le commencement d'une longue quête de liberté, j'entends déjà les critiques: C'est ça, asteure qu'on leur a donné nos jobs, elles veulent de l'argent à rien faire!" À rien faire, hein?
Une femme a le droit de choisir ce qu'elle veut pour sa vie: travailler ou rester à la maison avec ses enfants. Une fois que ce choix lui est accordé socialement, il faut le respecter.
Il faut surtout éviter de la considérer comme rétrograde et fainéante. Le lien entre un parent et son enfant est ce qu'il y a de plus fondamental. Nous l'avons oublié.
Je suis une maman à la maison. Je suis éduquée. Je suis diplômée. Je connais la valeur du choix que j'ai fait. Notre monde étant ce qu'il est, je vois comme seule solution possible que la mère ou le père qui décide de rester à la maison pour s'occuper de ses enfants reçoive une compensation monétaire, aussi petite soit-elle.
C'est de justice sociale dont il s'agit.

Audrey Lévesque

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