27 mars 2015

Dans le temps que j'avais du talent.

Il y a 10 ans exactement, je remportais le Prix littéraire Damase-Potvin.
Cette reconnaissance m'a donné des ailes. 
Ce que j'écrivais pouvait donc être considéré comme de la littérature! 
Aujourd'hui (comme à tous les jours), lorsque je doute de mes aptitudes, je me plonge dans ce souvenir de réel bonheur, et cela me suffit à me remettre au travail, confiante.


PRIX LITTÉRAIRE DAMASE-POTVIN 2005
Titre : Vert de Chine
Auteure : Audrey Lévesque
Catégorie : Adulte

     J’avance en ligne droite comme un automate, persuadé de servir une juste cause. 
« Une fois que la Chine l’aura remporté, tu seras un homme riche », m’ont-ils dit en me tendant le masque à gaz. Ils avaient su se montrer persuasifs. 

Ils m’ont offert un salaire qui dépasse largement ce que me rapporte la cueillette du riz. 
Ils m’ont formé gratuitement.  Appris comment me servir de ce lourd attirail de métal.
      
J’avance d’un pas régulier, comme les autres engagés, me dirigeant vers l’espace rebelle. J’ai le désir ferme de montrer la fierté du peuple chinois. Nostalgique, je pense à mes grands-parents qui ont connu une autre Beijing.
     
Si seulement ma mère me voyait dans mon habit officiel.  Peut-être aurait-elle envie de croire  en une Chine meilleure. De croire en moi. De père en fils, nous cueillons plus de riz que ce qu’en consomme la nation. Nous nourrissons les peuples contre lesquels nous nous battons. Et pour notre labeur, un statut de sous-homme qui ne suffit pas à payer de quoi sustenter nos familles.
     
« Le vent tourne pour la Chine », m’ont-ils dit, en me chargeant de munitions. 
Je les crois.  Par l’argent lourd que je sens dans ma poche. 
Lentement, balayant le vaste territoire de mouvements latéraux, je me sens un acteur important. Responsable de cette immense gloire que nous nous apprêtons à vivre. Je me dis que peut-être, une fois l’image de la Chine restaurée, la planète entière vivra au rythme de mon peuple. 
J’avance. Asservir cette mauvaise graine, la dominer par nos inventions, la rendre digne du peuple chinois. Un peuple qui pourtant a tué la Chine de mes grands-parents. Un peuple dense qui s’étrangle. Un peuple qui étouffe. Un peuple qui porte un masque sans avoir besoin d’être en  guerre.  Asphyxié. 
     
Mes yeux sont irrités. Une larme coule sous mon masque. 
À mes enfants, je laisse l’illusion d’un monde beau. Un monde techno. Ne pas trop y penser.  
Tout ce progrès est contre ma nature, contre la nature. 
L’argent dans ma poche me rassure. 

« C’est un gage du succès à venir », m’ont-ils dit. Je les crois. 
Nous ne pouvons pas perdre avec tout cet arsenal. 
Ébahir les dirigeants, les têtes pensantes, les amiraux de l’odyssée. Les laisser sans voix devant cette parfaite maîtrise de l’environnement.  Nul ne peut soupçonner la faille. La Chine est dominante. Doit dominer.
     
L’illusion est parfaite. Je me regarde avancer comme les autres engagés. 
Soudain, j’ai honte. Honte de cet argent dans ma poche.
     
«Donner à l’ennemi l’impression d’un adversaire infaillible le rend vulnérable», m’avait dit le supérieur chargé du recrutement. 
« Soyons nombreux à les berner et nous serons nombreux à récolter. » 

Récolter de l’argent, j’y pense tout le temps. Ma femme  dit que le riz est tout ce que je dois m’employer à récolter. Je l’aime. Je la crois.
     
J’ai chaud dans mon uniforme. Sous le masque, je respire mal. Je pense à la victoire. À nouveau, j’avance d’un pas régulier.  L’ennemi se replie sous le poids de nos attaques. Le gouvernement attend la fin de l’intervention pour accueillir les membres du Comité. 
     
Lors du plus flamboyant festin,  les maîtres d’œuvre prouveront qu’ils ont eu raison d’enlever la vie à ce qui respirait encore. Se réjouiront d’avoir innové en matière de tromperie. Pour plus d’argent. Pour faire du peuple chinois autant de petites pièces de monnaie bruyantes dans le déferlement débile de la machine à sous.
     
J’avance encore. Je me détache un peu. Chancelle. Le doute s’installe en moi. Je n’aurais pas dû accepter cet argent. Accepter de tuer pour la gloire. J’ai à présent l’impression d’être un pion manipulé par le grand dragon.  J’ai honte d’avoir cru en ce mirage de perfection.
     
Je vais leur dire que je me suis trompé. Qu’ils peuvent reprendre leur argent. Je veux rentrer chez moi.  Laisser là cet équipement  destructeur. 
Je regrette. Je tente de m’éloigner du groupe. 
Un supérieur me hèle et m’ordonne de continuer à pulvériser.  
Mon peuple parfait ne tolère pas la différence. Ne respecte que l’unité. 
C’est ce que le gouvernement s’acharne à démontrer au Comité.  Un pays à l’image d’une fourmilière. Une destinée unique pour chaque soldate.
     
J’ai voulu m’élever au pallier supérieur. Je regrette. 
Face au complot, je me sens sale. Je respire mal. Mon masque est serré.  Je ressens dans ma poitrine ce fort battement du cœur avant le vomissement. Goûter l’air. 
J’enlève mon masque. J
e ne veux pas. Je ne peux plus. Reprenez votre argent. 
Mon père. Il  n’aurait pas voulu cela. Seigneur, qu’ai-je fait? Que font-ils?
     
Je recule à présent. Les autres engagés me dévisagent sous leur masque. 
Partir en courant pour éviter de me faire prendre.  Feindre un inconfort à cause des vapeurs toxiques.
    
Je choisis de vivre. Je m’immobilise. 

Je retire mon masque recouvert de microscopiques points verts. Lentement, je retire mes gants tachés. Je quitte ma combinaison de plastique et la laisse choir sur la peinture fraîche.
     
Je suis cueilleur de riz. Pas faussaire! 
Le Comité sera dupé et choisira la Chine pour y tenir ses Jeux.  
La verdoyante Chine.  

Attention, peinture fraîche.
    

Fin.

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