23 septembre 2015

Go Alex! (ou "La fois où j'ai lâché")



MODÈLE DE LETTRE D’OPINION


Par Audrey Lévesque l’écrivaine, prof fichue





Cher Alexandre Cloutier, porte-parole de l'opposition officielle en matière d'éducation, (appel)

Je peux te dire « tu »?  Je suis plus vieille que toi, faque… (civilités)
Le temps presse, Alex.  Les profs tombent comme des mouches. (sujet amené)
Moi qui croyais être solide, je suis tombée. (sujet posé)

(Corps de la lettre) Je tiens à mettre quelque chose au clair : je ne viens pas d’une famille de lamenteux. On a l’habitude d’être endurants aux aléas qu’une vie de précarité peut impliquer. C’est dire l’urgence de la situation! Si moi, qui ai la couenne dure, s’est laisser abattre, je peux te dire qu’il y en a une maudite gang qui va tomber! La seule différence, c’est que moi, je t’écris une lettre.  J’aime ça, écrire. Que veux-tu.  Et je t’écris aussi parce que je te truste, Alex. T’es le premier que j’ai envie de croire quand il parle d’éducation.

Je pourrais commencer à te nommer toutes les aberrations du système d'éducation québécois. Mais ça serait une insulte à ton intelligence. C’est évident que tu en connais un rayon. Je vais plutôt te parler de moi (C’est MON BLOGUE, bon!). Et je vais même y aller d’une déclaration officielle pour que tu puisses, mettons, me citer en chambre (fantasme d’écrivaine!) :

« Moi, Audrey Lévesque, enseignante, fière Jeannoise-Saguenéenne revenue en région depuis 10 ans, (aussi réputée pour ne pas avoir les doigts dans le nez),  n’aurai pas réussi à vivre de l’enseignement, faute d’ouvertures de poste. »

C’est vrai que j’ai tenu à me réserver à la clientèle de l’éducation des  adultes (on les prend à partir de 15 ans, hein, tu le savais?), et que cela a restreint mes possibilités. Mais on ne demande pas à une infirmière de faire la job d’une hygiéniste dentaire! C’est exactement le même principe avec les enseignants. Une fois que t’as compris que t’es plus efficace avec une clientèle en particulier, c’est avec elle que tu veux travailler. C’est normal, me semble.

Donc passionnée de l’enseignement j’étais.  Fanée je suis devenue.
J’ai attendu 10 ans, Alex!!!!! 10 ans à faire des petits remplacements et de la suppléance et on ne m’a toujours pas confié une classe à moi! C’est trop long, Alex.  J’ai des enfants, tsé. C’est ben beau, le Saguenay, toute ma famille est ici, mais calvaire! Y a toujours ben des maudites limites!!!

Je pourrais te dire à quel point ce métier me coule dans les veines, et combien ça me désole de devoir m’endeuiller de ma profession. Mais ça aussi, c’est des affaires que tu sais. On dit que les enfants doivent déjeuner pour bien travailler à l’école, eh bien les profs aussi!  C’est aussi simple que ça. Je suis un bébé secoué de l’enseignement, Alex.  On nous avait tant promis. Et on se sera contenté de nous barouetter. Le seul argument que nos patrons ont en bouche, c’est qu’ils n’ont pas une cenne pour nous engager. C’est horrible. L’école est pauvre comme Job.

Comme t’es un gars correct,  tu te demandes sûrement si je vais bien dans tout ça, eh bien oui, ça va.  Mais juste parce que je suis habituée aux mauvais traitements. Imagine les jeunes profs? Je les plains tellement! J’aurais le goût de les prendre dans mes bras pour qu’on se parte un nouveau ministère de l’éducation ensemble. Là au moins, l’école serait gérée pour rendre service au vrai monde.

Pense à moi comme un prof-né, sous-utilisé dans une communauté où les besoins sont criants. Pense à moi comme à une professionnelle qui ne demande qu’à être traitée avec égards. Pense à ce prof duquel on a éteint la flamme à force de l’avoir remuée.

Moi, je pense à toi, Alex. Je te regarde aller. T’es beau à voir. Lâche-nous pas.

Reçois toute ma reconnaissance, et je te souhaite de toutes mes forces que ta voix sera porteuse d’avancement. (salutations)


Audrey, partie faire moins pitié ailleurs... 

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