30 octobre 2015

Vos gueules! (les émotifs)


C’est classique, chaque famille compte au moins un extraverti.

On verra leur mère lever les yeux en l’air en racontant combien « cet(te) enfant-là aura déplacé de l’air ». On l'étiquettera comme « l’Émotif de la famille ». C’est l’Artiste. On dira qu’il est impulsif, à fleur de peau. Instable même. On lui attribuera aussi des qualificatifs propres aux gens qui n’ont peur de rien, ni de personne.
Or, les extravertis ont des peurs, comme tout le monde. 
La seule peur qu’ils ne partagent pas avec les introvertis, c’est LA PEUR D’EUX-MÊME. C’est pour cela qu’ils s’expriment en tout temps. Ils ont confiance que ce qu’ils ont à dire a sa valeur. Ainsi, ils dansent, ils chantent,  rient fort,  parlent de tout, de rien, s’exclament, lèvent la main à la période de questions, participent à des jeux télévisés, mettent une touche de folie à leur look, et savent depuis toujours que le ridicule n’a aucun pouvoir de destruction sur eux.
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Père sur roues

Depuis 7 ans, mon père doit se déplacer en fauteuil roulant.
Hier, je l’accompagnais pour la  4e fois chez l’ophtalmo (festival de la cataracte). Dans la salle d’attente immense, il doit y avoir une soixantaine de chaises. C’est design, il y a même des petites tables pour déposer ta sacoche. Tout ça fixé au mur ou au sol. Aussi (il devait y avoir eu un spécial chez Bouclair), de très grosses potiches décoratives trônent par endroits, réceptacles idéaux pour rognures d’ongles et vieux coupons-caisse.

À chacune de nos visites à cette clinique, si on ne veut pas que mon père et son fauteuil obstruent l’aire de circulation, on n’a d’autre choix que d’enlever la poubelle (ou une potiche), afin de bénéficier d'une place.

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Poubelle ou potiche?

Moi, ça me dérange d’en être réduite à  « parquer » mon père à la place de la poubelle. D’un point de vue de dignité humaine, je trouve ça vraiment moyen. C’est sûr que je pourrais choisir de le mettre à la place de la potiche, mais ça aussi, ça me tanne.
Et que faire de la potiche ensuite?

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Extravertie = potentiellement folle

Je n’ai AUCUN problème à exprimer une situation ou une émotion, quelle qu’elle soit.  Je suis de ceux qui croient que ce qui est bien dit est (en général) bien compris, et que la communication permet bien plus d’avancées humaines que le silence. Donc je parle.

Lentement, je me suis approchée du comptoir d’accueil, avec mon plus beau sourire (Je le jure.  J’ai 40 ans, tsé. J’ai catché depuis longtemps qu’on n’obtient rien avec un air de beu). La réceptionniste a levé les yeux vers moi, l’air agacé. 

Consciente du caractère délicat de mon commentaire, j’ai choisi de mettre des gants blancs, et me suis exprimée respectueusement. Hélas, le respect ne m’est pas revenu en ricochet. 
Je l’ai TRÈS BIEN SENTI à quel point j’étais pour elle une vulgaire « piece of shit » avec ma demande de fille qui ne se tait pas.

-C’est la première fois qu’on me dit ça, a-t-elle donné pour seul argument, me regardant avec un sorte de dédain, un peu comme si j'étais sale autour de la bouche.

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Handicapée

Mon père tentait de me remettre de mes émotions à sa manière : il me regardait en souriant. Il a toujours fait ça. Pour lui, je suis une sorte de clown. Mais dans le bon sens.

J’avais réussi à garder mon calme. (Full mature,tsé. Je sais depuis longtemps que les émotifs sont confondus avec les hystériques!), mais en dedans, j’étais de magnitude 1000.  J’étais mal. Aussi mal qu’un introverti qu’on a obligé à parler.

Mon père, avec sa tronche scrap de gars qui est resté 12 heures sans secours après un AVC, a difficilement articulé :
-Garde-toi du gaz pour les affaires importantes. Ce monde-là, y s’en câlisse… »

J’ai soupiré longuement. 

Je devais faire le même bruit qu’un matelas pneumatique sur lequel on s’affaisse pour le dégonfler. 

J’ai dit : « O.K. d’abord. »

-On fait une belle paire d’handicapés toé pis moé! a lancé mon père, en levant les yeux en l’air.

Mais ce que mon père ignore (entre autres choses), c’est que je tape sur un clavier à la vitesse de l’éclair et qu’IL N'EST PAS NÉ celui qui réussira à me faire taire!

En ce qui a trait à cette affaire de poubelle, la tempête est passée. 

Fait du bien d'en avoir parlé!
Merci d'être là!



1 commentaire:

Jacinthe Dufour a dit...

Quand je te disais que tu avais le droit de dire à ton professeur qu'elle avait fait une faute au tableau à la condition d'être polie... je constate encore une fois que tu appliques très bien la leçon. Bravo Audrey!