30 octobre 2016

Créatures



L’hideuse Shannen Doherty 

J’étais derrière mon comptoir de prêt, heureuse. 
Une jeune prof magnifique passe et je lui clame mon amour pour ce qu’elle projette : « T'es belle, tu me fais penser à l’actrice Shannen Doherty, la vedette de Beverly Hills 90210*!!!
La splendide pouliche ébène se cambre : « Tu parles de Brenda??? Est vraiment lette!!! À l’a toute la face croche!!! »

Mon cerveau papillonne.  Je ne me laisse pas démonter et lui explique que ma référence est  la JEUNE Brenda, et non l’actrice usée et malade, atteinte d’un cancer, que l’on voit ces temps-ci sur le net! Je lui dis (je pédale plutôt) qu’elle a ce panache que l'on reconnaît aux stars d’Hollywood, et que d'après moi, ça serait étonnant que Shannen Doherty soit devenue une icône parce qu’elle était moche.
Elle me saisit. Me sourit. Fiou.

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Le soir,  je pense à mon double menton que je n’arrive plus à tendre, à mes varices style tatouage indien qui sillonnent mes jambes, et je soupire mon impuissance: les autres sont trop durs à contenter.  Il y a TROP de goûts différents. C’est pas rentable d’essayer de suivre les tendances. Suivre la puck, pour moi, ça veut dire être malheureuse. C’est de l’énergie dépensée en pure perte. L’épisode avec Brenda montre bien à quel point ce qui est beau pour l’un ne l’est pas forcément pour l’autre! 
Pis c’est de même. Que veux-tu?

Au final, c'est pas mal moins forçant d’être unique.



Tutu poilu

Elle fait du ballet classique depuis qu’elle a 3 ans. Devenue ado, elle a la silhouette d’un cygne et a enfin reçu « ses pointes* ».  

Pleine d’assurance et d’humilité à la fois, elle nous offre de nous montrer une petite séquence dansée.  On dit oui, bien sûr.

Elle se positionne, gracieuse et se dresse doucement,  son tutu blanc ne manquant pas de me rappeler mon coffre à bijou musical dont la minuscule ballerine tournicotait au gré de la manivelle…  Beau souvenir.

Elle s’élance, se cambre, on sent qu’elle va nous montrer qu’elle peut « pointer » comme une pro, et hop!, ses deux pieds deviennent des échasses, elle est si grande soudain!

Elle soulève les deux bras en parenthèses de chaque côté de sa tête et SURPRISE!, ses deux aisselles révèlent une pilosité abondante et tellement contradictoire à mes attentes que mon cerveau se met encore à papillonner;  mes conventions sont ébranlées, my god, une ballerine poilue, j’ai JAMAIS vu ça!!! Il faut dire que je suis en région. Peut-être que c’est comme ça depuis longtemps en ville… Naaaaaan! Je pense pas.

Cette jeune, je l’ai admirée encore davantage. Fière, elle sait sa valeur, et c’est sûrement pas deux mottes de pouelle qui vont venir y changer quelque chose. 

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Même si je resterai probablement une adepte de l’épilation, il reste que cette force de la nature, cette ballerine unique, restera dans mon cœur pour toujours.

Elle est libre.  Un oiseau.
Et moi pas encore tout à fait. 
Mais j’approche.

Pis je veux un tutu.


*chaussons de ballet aux bouts renforcés que les ballerines mettent plusieurs années à obtenir en raison de l’entraînement spécifique et ardu qu’elles doivent s’imposer aux chevilles pour éviter les blessures pendant les manœuvres en pointé.


Danser sa vie

C’est l’histoire d’un homme qui n’avait jamais dansé.

En fait non. Ce n’est pas tout à fait exact.

Il faudrait plutôt dire qu’il n’avait  jamais dansé AILLEURS que chez lui, SEUL, où il se sentait à l’abri des regards.
Toute sa vie, il avait été un fervent amateur de musique pourtant. Souvent d’avant-garde, il connaissait le solfège et critiquait la rythmique à coups d’arguments crédibles. Il avait consommé des spectacles de musique où la foule se mouvait en une immense vague, et lui, s’y refusant, restait immobile, bougeait de l’orteil tout au plus, rigide, paralysé par la peur du ridicule.
Souffrant de l’emprise du jugement des autres, il croyait à tort que s’il levait un bras comme ça, ou mettait un pied comme ci, TOUT LE MONDE DANS LA SALLE remarquerait son manque de savoir-faire, et qu’assurément, il se couvrirait de honte, un indésirable manteau qui lui pèserait comme une tonne de briques.

Persuadé, il choisissait d’éviter le malaise en faisant le poteau.
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On a toujours reconnu à la danse d’énormes bienfaits dont celui sur l’humeur, ce qui n’est pas sans me rendre service, car les personnes qui me connaissent, en plus de savoir que j’adore danser, savent aussi que j’ai un caractère de cochon. Ce que j’aime par-dessus tout de la danse, c’est me laisser porter instinctivement au gré du bass drum. JE le DEVIENS même! Totalement libre de lever un bras comme ça ou de mettre mon pied comme ci,  je réagis aux impulsions et je m’offre un peu de cette liberté qui me fait encore défaut  en tant que pauvre conne brainwashée par la game des apparences.
L’idée de devenir une ballerine poilue me tente, mais je choke, maudine.

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C’était vendredi soir dernier, au Coté-Cour, une très petite salle de spectacle élimée de Jonquière, mais tenue avec cœur. À l’affiche, Beat Market, un duo original de musiciens barbus ayant l’air tout droit sortis d’un groupe de métal des années 90, mais qui fait plutôt dans l’électronique. Ça contraste, j’adore!
J’espèrais y trouver là une superbe occasion de m’amuser, de danser sans m’arrêter, de lâcher mon fou, pour mon plus grand bien et par ricochet celui de mes proches.

Les gars de Beat Market étaient enjoués, déguisés, communicatifs, exceptionnels! Ils contaminaient. Leur musique était plus que bonne, excellente même!

Deux anges poilus.


C'est comme s’ils étaient nés pour faire plier les poteaux.

Ce qu’ils ignoraient, c’est que dans la salle, se trouvait le plus solide parmi tous les poteaux. Planté si creux que même le vent ne s’échinait plus à tenter de le faire courber.
Mais rien n’est plus fort que l’envie d’être libre!
Les rythmes effrénés du duo, conjugués au puissant désir de l’homme de s’envoler,  sont venus à bout de son enracinement. L’homme qui n’avait jamais dansé avait enfin brisé ses chaînes et se déployait comme un arbre des possibles.

C’est alors qu’une déjà fort belle soirée est devenue une superbe, émouvante et UNIQUE expression de soi.


Du coin de l’œil, j'observais l'homme en souriant. Il est bien vrai que sa manière de lever son bras comme ça, et de mettre son pied gauche comme ci, n’était pas ce qu’on aurait pu qualifier de « commune ». Mais qui a besoin de se sentir commun?

Sur Terre, nous sommes 7 milliards d’êtres uniques. Il faut carrément être cave pour espérer être soi et tous les autres à la fois!

C’est une ambition que je n’ai pas.
Je mise sur moi.





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